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November 23 2017

Notre histoire : au service des plus démunis, par Matthieu Ricard

 La vie contemplative permet de développer des qualités humaines – la bienveillance, la force d’âme, la modestie et bien d’autres – susceptibles d’être mises au service d’autrui. Tendre vers la sagesse, mieux comprendre les modalités de la souffrance, accorder de la valeur à autrui et être concerné par son sort, sont autant de composantes indispensables à l’accomplissement du bien commun. Si une compassion sans action est hypocrite, une compassion sans sagesse est aveugle. Karuna-Shechen est le résultat d’une vision altruiste et d’une série de coups de cœur réussis.

« Se transformer soi-même, pour mieux servir autrui. »

Depuis l’an 2000, notre organisation, fondée par un groupe d’amis et soutenue par de fidèles bienfaiteurs, a accompli plus de deux cents projets dans le domaine de la santé, de l’éducation et des services sociaux, profitant à plusieurs centaines de milliers de personnes chaque année au Tibet, au Népal et en Inde. « Se transformer soi-même, pour mieux servir autrui » pourrait être la phrase qui résume au mieux notre vision, inspirée de notre lignée spirituelle et mise en œuvre de façon séculière et apolitique.

Une vie sauvée

Au crépuscule, nous sommes enfin arrivés à notre destination, le petit village de Dzogyen Rawa dans le Golok, à 4 000 mètres d’altitude. Même en été, il fait froid dès la nuit tombée. Le lendemain matin, nous sommes allés visiter des communautés de nomades. Au milieu d’une tente en crins de yak, une jeune fille tournait une large cuillère en bois dans un chaudron posé sur un foyer construit avec de la glaise, où elle faisait sécher à petit feu du fromage à base de lait de dri, la femelle du yak. Des rayons de soleil illuminaient les volutes de fumée bleue qui s’échappait lentement par une ouverture ménagée dans le toit. La grand-mère de la jeune fille, assise dans un coin, récitait des prières. Sur un côté de la tente, Lhamo, la mère, gisait sur une couche, frêle, ses yeux trop grands pour son visage émacié, avec un regard d’une étrange fixité.

Lorsque Lhamo était tombée malade, on l’avait emmenée à dos de cheval dans un petit hôpital qui se trouvait à une journée de là. On avait diagnostiqué une tuberculose osseuse, mais sa famille n’avait pas les moyens d’acheter les médicaments. La maladie avait progressé. Lhamo était alitée depuis trois mois. Son mari était mort l’année précédente. Sa vieille mère et sa fille de 13 ans devaient s’occuper de tout, la garde du troupeau, la traite des dris et des dzomos, etc.

Fort heureusement, nous avons pu faire en sorte que Lhamo suive un traitement approprié et avons soigneusement expliqué à sa fille comment administrer les médicaments à sa mère. Elle écoutait attentivement et son visage laissait paraître une lueur d’espoir mêlée d’incrédulité. Tout en marmonnant ses prières et en retenant ses larmes, la grand-mère nous a remerciés avec effusion.

L’année suivante, nous sommes revenus au Golok et avons retrouvé Lhamo, qui avait changé de pâturage, comme le font souvent les nomades. Nous savions qu’elle avait survécu à sa maladie, mais nous ne nous attendions pas au sourire radieux d’une femme que nous avions peine à reconnaître. Lhamo avait repris du poids ; elle marchait avec deux cannes en bois, aux côtés de sa fille débordante d’affection.

Une vie de sauvée… Nous avons dû en sauver plusieurs milliers en dix-sept ans, Karuna-Shechen ayant traité plus d’un million et demi de patients.

Tout a commencé en 1997

Tout a commencé en 1997. Cette année-là, pendant dix jours au Népal, j’ai dialogué avec mon père, le philosophe Jean-François Revel, à Hatiban, un lieu de villégiature surplombant la vallée de Katmandou, face à l’Himalaya. Le livre tiré de ces entretiens, Le Moine et le Philosophe, connut un succès notable et fut traduit en vingt-trois langues. Ayant vécu jusqu’alors avec le strict minimum, je me suis retrouvé soudainement devant des ressources dont je n’avais nullement besoin. J’ai donc demandé à notre éditeur d’établir le contrat en faveur d’une fondation amie incorporée au sein de la Fondation de France, avec l’intention de consacrer mes droits d’auteur à des projets caritatifs, ainsi qu’à la préservation de l’héritage spirituel et culturel du Tibet.

Mon souhait d’entreprendre une action utile a été nourri par plusieurs sources d’inspiration ; notamment par Sa Sainteté le Dalaï-Lama qui encourage les communautés bouddhistes à s’engager plus activement dans le service social. Mon maître spirituel, Dilgo Khyentsé Rinpotché, souhaitait également créer une clinique près de Shéchèn, notre monastère au Népal, tandis que Rabjam Rinpotché, l’abbé de Shéchèn, désirait vivement entreprendre des projets caritatifs.

Quelques années plus tard, en 2004, les projets que nous avions engagés ayant pris une certaine ampleur, nous avons décidé de fonder l’association humanitaire Karuna-Shechen, qui a maintenant des branches dans plusieurs pays gérées par des bénévoles et par quelques personnes travaillant à plein temps.

Auparavant, nous étions bien conscients des diverses difficultés rencontrées par les habitants du Tibet, du Népal et de l’Inde, mais n’avions ni les moyens ni l’expérience nécessaires pour améliorer leur situation. De plus, au Tibet, le contexte n’était pas favorable : en 1985, lorsque j’ai accompagné Dilgo Khyentsé Rinpotché lors de son retour au pays, la situation politique était beaucoup trop tendue pour que nous puissions entreprendre des projets humanitaires quels qu’ils soient. Ayant constaté, par exemple, de nombreux cas de lèpres dans la vallée natale de Khyentsé Rinpotché, nous avons contacté une ONG spécialisée, qui a envoyé un médecin avec l’un de nos amis. Ils se sont vu signifier par les autorités locales qu’il n’y avait pas de lèpre dans la région et qu’ils n’avaient rien à faire là.

À l’origine : nos projets au Tibet

Au cours des années 1990, une forme d’ouverture s’est produite et, en 2000, nous avons pu construire une école et une clinique dans la vallée de Shéchèn, dans le Kham. Nous appréhendions quelque peu la réaction des autorités, mais, l’année suivante, nous avons constaté avec soulagement que l’école et la clinique fonctionnaient au mieux et que les autorités étaient satisfaites de notre initiative. Soutenus par un généreux bienfaiteur, nous avons pu répondre à des demandes en nombre croissant de communautés nomades et de villages, qui étaient impatients de voir se construire une école, une clinique ou un pont. Tout cela dans des régions reculées et montagneuses qui étaient restées fermées aux étrangers entre 1959 et le début des années 1980. Lorsque j’ai accompagné Dilgo Khyentsé Rinpotché au Kham en 1985, de nombreuses personnes m’ont dit que c’était la première fois qu’ils voyaient un Occidental.

À ce jour, nous avons construit vingt-cinq dispensaires et autant d’écoles au Tibet oriental, ainsi que dix-huit ponts. Chaque clinique comprend quatre ou cinq pièces et est animée par un médecin qui vit généralement sur place avec sa famille. Ces dispensaires sont sommaires comparés aux installations modernes, mais un processus a été initié et notre réseau de centres médicaux constitue une base pour des développements ultérieurs.

Les ponts entraînent une amélioration considérable pour les populations locales. En 2005, par exemple, nous avons construit un pont suspendu de 80 mètres de long sur le Yangtsé dans une région où il n’y avait aucun franchissement possible du fleuve sur près de 100 kilomètres. Les riverains traversaient ses flots tumultueux sur de frêles embarcations ; chaque année, de nombreuses vies humaines étaient ainsi emportées. Nous avons également construit trois ponts suspendus sur le Dzatchou (Mekong) et de nombreux ponts plus petits au travers de ravines et gorges inhospitalières.

C’est aussi en l’an 2000 que nous avons construit Shechen Clinic au Népal, laquelle soigne aujourd’hui quarante-deux mille patients annuellement, et Shechen Clinic à Bodhgaya en Inde, qui en traite près de cent mille.

17 années d’action en Inde et au Népal

Au Népal, depuis une dizaine d’années, nous avons étendu nos activités dans de nombreux districts défavorisés. C’est ainsi qu’à la suite des deux séismes majeurs de 2015, nous avons pu venir en aide à plus de deux cent dix mille personnes dans six cent vingt villages, apportant, entre autres, 700 tonnes de riz, quinze mille tentes et des services médicaux d’urgence. Depuis dans cinquante-huit villages situés dans les douze districts les plus touchés, nous poursuivons un programme de reconstruction d’écoles, de sécurité alimentaire (agriculture biologique durable et profitable), de formation des femmes à l’électrification solaire de leur village, d’entraînement aux premiers secours et de prévention du trafic humain et du trafic d’organes. Nous réhabilitons également des écoles gouvernementales délaissées par les autorités, apportant une aide matérielle et motivant les professeurs et les villageois.

En Inde, nous œuvrons dans deux des États les plus pauvres du pays, le Bihar et le Jarkhand. Tout a commencé en 2000 là aussi, lorsque Rabjam Rinpotché visita un village isolé de tailleurs de pierre et fut touché par leur détresse. Depuis, nous avons répondu de notre mieux aux besoins des populations locales. Nous avons notamment développé des centres médicaux à partir desquels des cliniques mobiles rayonnent dans une centaine de villages éloignés des villes où viennent se faire soigner des patients de plusieurs centaines de villages voisins. En 2017, cent mille patients ont bénéficié de ces services.

Nous avons également créé soixante-six centres d’alphabétisation des femmes. Certaines des étudiantes ont dépassé la cinquantaine. Au sein du programme « Small Money, Big Change » (« Peu d’argent, grand changement »), nous avons catalysé la création de dix mille jardins potagers qui permettent aux familles de devenir autosuffisantes. Nous leur fournissons des plants, un large échantillon de graines alimentaires et des techniques de production de terreau organique. En effet, en raison des monocultures, les paysans cultivent moins les fruits et légumes dont ils ont besoin pour se nourrir et les achètent souvent au marché. Nous avons aussi créé des centres de formation professionnelle pour les femmes – vannerie, broderie, fabrication de bougies décoratives, de serviettes sanitaires, etc. Nous apportons notre soutien à des douzaines de centres d’éducation de jeunes enfants, l’équivalent de nos classes maternelles. Nous formons les animatrices à éduquer par le jeu et la coopération, et faisons don de jouets et fournitures scolaires à ces petites structures gouvernementales de campagne. Nous avons équipé des centaines de maisons villageoises de systèmes de collecte des eaux de pluie.

Nos valeurs communes

Notre approche a toujours été centrée sur le terrain et sur les besoins exprimés par les populations elles-mêmes, sans idées préconçues et en nous efforçant de prendre en considération avec flexibilité la réalité vécue par ces populations.

Tous ceux qui participent aux projets de Karuna-Shechen sont devenus des amis qui sont convaincus non seulement de l’importance d’être altruiste, mais aussi de la nécessité de cultiver dans notre propre vie la bienveillance, l’intégrité, la résilience, le dévouement, l’humilité et la joie de vivre. Ce sont en effet trop souvent les faiblesses de la nature humaine – les conflits d’ego, la corruption, etc. – qui expliquent l’effondrement de certaines organisations caritatives, et non le manque de projets à accomplir ou de ressources.

Si nos futurs collaborateurs perpétuent ces valeurs tout en poursuivant la réalisation de projets véritablement adaptés aux populations qui en bénéficient, l’œuvre de Karuna-Shechen perdurera pour de nombreuses années à venir, tout en offrant à de nouvelles ONG un modèle inspirant à suivre.

Interdépendance

Je tiens à remercier du fond du cœur tous nos collaborateurs, volontaires et généreux bienfaiteurs qui constituent la famille Karuna-Shechen et nous permettent de soutenir ceux qui sont dans le besoin dans ces régions défavorisées. Cette synergie est un bel exemple du concept d’interdépendance qui est central au bouddhisme : interdépendance entre les populations qui ont besoin d’aide, nos collaborateurs dévoués qui œuvrent sur le terrain, les différentes branches de Karuna-Shechen qui font connaître notre action et rassemblent des ressources, et nos fidèles bienfaiteurs. Tous, à leur manière, rendent cette œuvre possible et pérenne.

 

Matthieu Ricard
Ce texte est tiré de l’ouvrage Un demi-siècle dans l’Himalaya, Éditions La Martinière.
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